Culture musicale : le Sega
Ti-frère : figure
mythique du séga mauricien
Véritable figure mythique de la chanson
mauricienne, Ti-frère, Alphonse Ravaton de son vrai nom, est
demeuré aujourd’hui, même à
l’ère du raggamuffin, un incontournable de la musique mauricienne. Il est bon de se rappeler parfois
l’itinéraire de celui qui incarne
l’imaginaire musical mauricien...
Le visage fripé, la voix rauque et le regard vif, tels sont
les
traits que le Mauricien d’aujourd’hui retient de
Ti-frère. On se souvient également de certaines
mélodies, telles ‘Roseda’,
‘Papidou’,
‘Anita’, ‘La colère prend
moi’,
‘Ti Pierre, ti Paul’… Des
mélodies
qu’on a entendues pendant l’enfance et qui
demeurent
enfouies dans la mémoire collective mauricienne.
Ti-frère est désormais une institution. En effet,
le séga mauricien se décline sous les airs
qu’il nous a laissés. Face au vide qui existait
pendant l’ère coloniale au niveau du
séga et de la culture afro-mauricienne, Ti-frère
a tout inventé. La mélodie qui
caractérise le séga
d’aujourd’hui est un emprunt propre à
ses influences ...
Quelques extraits de morceaux de Ti Frère :
Quelques extraits de morceaux de Cassiya :
Séparation
Z'oiseau
Kitolé
Naryé pas éfasé
Quelques extraits de morceaux de Kaya :
Quelques extraits de morceaux de Gangsta Beach
:
"Pariage séga"
et "Bal zarico"
La formation d’un ‘séga-band’
composé de joueurs de ‘triangle’,
‘ravanne’ et ‘maravane’ est
aussi typique des troupes qui participaient aux ‘pariage
séga’ (concours de séga) auxquels
prenaient part Ti-frère et d’autres chansonniers
du début du vingtième siècle. Ces
concours n’avaient en fait rien de compétitif car
ils ne comprenaient aucun jury ou prix. Ils s’apparentent
plus aux défis que se lancent les rappeurs
d’aujourd’hui et qui ne servent
qu’à démontrer le talent des artistes.
Ti-frère, lui, rajoutait l’accordéon de
temps à autre à ces formations de base.
Malgré le fait qu’il ait pratiqué,
chanté et
joué le séga toute sa vie, Ti-frère a
été un artiste méconnu pendant
longtemps.
Né en 1900, Alphonse Ravaton demeure l’un de ces
nombreux
afro-mauriciens (communément appelé
‘créoles’ à Maurice) qui
vivent de petits
métiers dans la pauvreté la plus criarde.
C’est de
cette pauvreté, à l’instar des
musiciens de blues
aux Etats-Unis, que Ti-frère allait puiser pour
réinventer son art.
Au début du vingtième siècle les
divertissements étaient peu nombreux dans la colonie
britannique de Maurice. Ils l’étaient encore moins
pour les classes laborieuses. Un des grands moments de loisirs des
créoles de l’époque demeurait les
soirées de séga autour d’un feu, les
samedis soirs, après la semaine de travail.
S’ajoutaient à cette coutume, les ‘bal
zarico’ (soirées au cours desquelles une
fève de haricot était cachée dans un
gâteau et l’invité qui tombait dessus en
mangeant sa part devait organiser la prochaine soirée et
ainsi de suite).
Au cours de ces ‘bals zarico’, les musiciens et
chanteurs de séga pouvaient s’exercer. Ces
coutumes propres à la classe ouvrière demeuraient
longtemps négligées des décideurs de
l’époque. Ti-frère demeurait un de ces
nombreux chansonniers de l’île qui
n’avaient de rayonnement que parmi ses proches et les
amateurs du séga.
"Roi du séga"
depuis 1964
Toutefois, en 1964, un événement majeur,
‘La nuit du séga’ à la
montagne du Morne, allait révéler celui qui sera
par la suite reconnu comme la référence en
matière de séga à Maurice. Lors de
cette compétition, Ti-frère charma le public et
fut couronné ‘Roi du séga’.
Depuis, il est devenu le porte-drapeau de cette forme d’art
et, avec l’avènement de l’audiovisuel et
la dissémination de masse de la musique, l’artiste
sortit de son cocon et sa musique et ses paroles connurent de nouveaux
horizons qui dépassaient le cadre
étriqué de l’île Maurice
insulaire.
Il enregistra, dans les années 60 et 70, quelques 45 tours
qui sont aujourd’hui introuvables sur le marché du
disque et sont devenus de véritables
‘collectors’. Ses meilleurs morceaux peuvent
toutefois être entendus sur le format CD car, peu avant sa
mort, il avait enregistré un ‘Best of’.
Ti-frère représente également un
premier pas dans
l’affirmation de l’identité
afro-mauricienne. Une
identité, qui après des décennies
d’oubli,
de l’esclavage à l’exclusion
économique
d’aujourd’hui, se construit peu à peu
à
travers le travail d’historiens, d’artistes et
d’étudiants. Une des dernières
initiatives dans ce
sens a été le décret d’un
jour
férié dédié à la
commémoration de l’abolition de
l’esclavage par
l’Etat, le 1er février 2001. Ti-frère,
lui,
n’aura pas connu une telle reconnaissance. Il nous aura
toutefois
laissé un inestimable legs en sa musique et sa voix.
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